Category Archives: Le Carnet du conte

13Août/26

Pourquoi programmer un spectacle de conte ?

Pourquoi programmer un spectacle de conte alors que les budgets culturels se resserrent et que les propositions artistiques sont toujours plus nombreuses ? La question mérite d’être posée. Derrière chaque choix de programmation se cachent des arbitrages, des contraintes, mais aussi une vision de la culture que l’on souhaite défendre.

Le conte souffre encore de nombreux clichés. On l’imagine réservé aux enfants, figé dans un patrimoine ancien ou cantonné aux bibliothèques. Pourtant, les arts de la parole n’ont jamais été aussi contemporains. Ils créent du lien, stimulent l’imaginaire, favorisent l’écoute et offrent un espace où chacun peut partager une même histoire.

À l’heure où les lieux culturels cherchent à rassembler des publics toujours plus divers, le spectacle de conte apparaît moins comme une tradition que comme une réponse à des besoins profondément actuels.

Écouter avant de répondre

 

Nous passons une grande partie de nos journées à regarder des écrans, faire défiler des informations et réagir immédiatement. Le conte propose une autre temporalité.

Pendant une heure, il n’y a rien à faire d’autre qu’écouter. Cette disponibilité est devenue rare. Elle favorise l’attention, la concentration et la capacité à se laisser surprendre.

À une époque où tout sollicite notre regard, le conte réhabilite l’écoute.

Spectacle Au nom du fil de Nadine Demarey
(en duo avec Philippe Carpentier)

Imaginer plutôt que consommer

Le conte ne montre pas tout. Il laisse des espaces. Le château, la forêt, la mer ou le dragon prennent forme dans l’esprit de chacun.

Cette liberté nourrit l’imaginaire. Elle invite le spectateur à devenir acteur du récit plutôt que simple consommateur d’images. C’est un formidable exercice de créativité, quel que soit l’âge.

Partager un moment commun

Il existe peu de situations où des inconnus acceptent aujourd’hui de s’asseoir ensemble, d’éteindre leurs téléphones et de vivre une même histoire. Le spectacle de conte crée cette parenthèse.

Avant la représentation, les conversations commencent. Pendant le récit, chacun écoute les mêmes mots. Puis, à la sortie, les échanges reprennent.

« Tu as vu la fin ? »

« Moi, je n’avais pas imaginé cette histoire comme ça. »

Le spectacle devient un prétexte à la rencontre. Il recrée du lien. Et ce lien est sans doute l’une des plus belles fonctions de la culture.

Comprendre l’autre

Depuis toujours, les histoires nous permettent d’habiter d’autres vies que les nôtres. On marche avec un vieil homme. On suit une jeune fille qui quitte son village. On partage le regard d’un animal. On rit avec un personnage qui ne nous ressemble pas. Sans s’en apercevoir, nous faisons l’expérience de l’empathie.

Le conte n’impose jamais une réponse. Il pose des questions. Il ouvre des chemins.

Un art qui fait grandir

Les neurosciences et les sciences de l’éducation s’intéressent depuis longtemps aux effets des histoires racontées. Elles montrent notamment que les récits favorisent la mémorisation, enrichissent le vocabulaire, stimulent l’imagination et développent les capacités d’attention.

Chez les enfants comme chez les adultes, écouter une histoire active de nombreuses zones du cerveau liées aux émotions, au langage et à la représentation mentale.

Mais le conte produit aussi quelque chose de plus difficile à mesurer. Il crée une émotion commune. Pendant quelques instants, une salle entière rit, retient son souffle ou s’émeut ensemble. Dans une société où chacun vit souvent derrière son écran, cette expérience collective est précieuse.

Tony Havart, racontant une histoire avec les enfants participants à l'histoire
Spectacle Et j’ai crié biquette ! pour qu’elle revienne de Tony Havart

Continuer à raconter

Programmer un spectacle de conte aujourd’hui, ce n’est pas seulement accueillir un artiste.

C’est faire le choix d’un moment où l’on prend le temps d’écouter. C’est offrir un espace où l’imaginaire circule librement, où les générations se rencontrent et où les histoires ouvrent des discussions qui dépassent largement le temps de la représentation.

Les arts de la parole ne résoudront pas, à eux seuls, les défis auxquels notre société est confrontée. Mais ils rappellent une chose essentielle :

Avant de débattre, de convaincre ou de s’opposer, les êtres humains ont toujours commencé par raconter des histoires.

Et peut-être est-ce là que réside encore aujourd’hui leur plus grande nécessité.

Les histoires ne changent pas le monde à elles seules. Elles changent parfois notre manière de le regarder.
Et c’est souvent ainsi que les choses commencent.

 

Envie de découvrir les arts de la parole autrement ?

Les histoires prennent toute leur dimension lorsqu’elles sont partagées de vive voix.
Découvrez les spectacles et conteur-ses qui le font vivre aujourd’hui.

06Août/26
Tony Havart Printemps De Paroles 2016 - Chalifert © Sileks

Le conte : un art vivant qui ne s’arrête pas aux frères Grimm

Quand on évoque le conte, les mêmes images reviennent souvent : un prince, une princesse, une forêt, un loup… et les célèbres frères Grimm. Pour beaucoup, le conte appartient au passé. Il serait un récit pour enfants, figé dans les livres, transmis depuis des siècles sans avoir changé.

Pourtant, cette vision ne représente qu’une infime partie de ce qu’est réellement le conte.

Le conte n’est pas un musée.

C’est un art vivant.

Bien avant les livres, il y avait la parole

 

Les histoires existaient bien avant l’écriture. Elles voyageaient de bouche à oreille, au coin du feu, sur les places des villages, dans les champs, les cuisines, les ateliers ou les chemins.

Elles changeaient selon les personnes qui les racontaient. Une histoire racontée dans le nord de la France ne ressemblait pas tout à fait à celle racontée quelques centaines de kilomètres plus loin.

Chaque conteur y glissait son souffle, son rythme, sa langue, son humour, son époque. Le conte n’était jamais figé. Il appartenait à celles et ceux qui le faisaient vivre.

Tony Havart racontant un spectacle de conte devant le public.
Spectacle Tristan, Yseult et cie de Tony Havart
(adapté en balade contée)

Les frères Grimm n’ont pas inventé les contes

Jacob et Wilhelm Grimm ont accompli un immense travail de collecte au XIXᵉ siècle. Ils ont fixé par écrit des récits populaires qui circulaient depuis parfois plusieurs siècles. Mais ils ne sont ni les inventeurs du conte, ni les seuls gardiens de cette tradition. À travers le monde, chaque culture possède ses propres récits.

Les histoires africaines, inuit, amérindiennes, asiatiques, orientales ou européennes racontent souvent les mêmes grandes questions humaines avec des visages différents. Le conte traverse les frontières. Il voyage avec les peuples. Il évolue avec eux.

Aujourd’hui, le conte continue de se transformer

 

Le conte contemporain ne consiste pas simplement à raconter Le Petit Chaperon rouge ou Cendrillon.

Les artistes d’aujourd’hui écrivent, adaptent, collectent, réinventent et questionnent les récits. Ils parlent d’écologie, de migration, d’amour, de vieillesse, de transmission, de famille, de différences, de mémoire ou encore d’égalité.

Le conte dialogue avec notre époque. Il n’a jamais cessé de le faire.

Odile Burley, Conteuse sur scène partageant un récit avec le public.
Spectacle Petit Petit d’Odile Burley

L’art de la parole

Ce que nous défendons à L’Ours Affable, ce n’est pas seulement le conte.

C’est plus largement l’art de la parole. Un art où la voix devient un paysage. Où le silence raconte autant que les mots. Où chaque regard, chaque respiration, chaque geste construit une relation unique avec le public. Contrairement au livre, le conte n’existe pleinement que lorsqu’il est partagé. Chaque représentation est différente. Parce que chaque public est différent.

Ce n’est pas le conteur qui choisit l’histoire

J’ai souvent entendu une phrase qui résume merveilleusement le métier de conteur-se :

« Ce n’est pas le conteur qui choisit une histoire. C’est l’histoire qui choisit son porte-parole. »

Certaines histoires nous accompagnent pendant quelques mois. D’autres pendant toute une vie. Elles nous résistent parfois avant de devenir évidentes. Chaque artiste entretient une relation intime avec les récits qu’il porte. Un conte ne s’apprend pas seulement par cœur. Il se laisse peu à peu habiter. Puis vient le moment où il peut être transmis.

Une histoire ne s’interprète jamais deux fois de la même manière

Deux conteurs peuvent raconter exactement le même récit. Pourtant, le public n’entendra jamais deux fois la même histoire. L’un y apportera de l’humour. L’autre de la poésie. L’un fera entendre la colère. L’autre révélera la tendresse. Parce que le conte ne se limite pas aux mots. Il porte aussi le regard, les silences, la voix, les émotions et le parcours de celui ou celle qui raconte.

C’est cette interprétation qui fait du conte un art vivant.

Continuer à raconter

 

Dans un monde où les images circulent à toute vitesse, prendre le temps d’écouter une histoire est presque un acte de résistance.

Le conte nous invite à ralentir. À imaginer. À écouter. À partager un même souffle.

C’est sans doute pour cela qu’il continue de trouver sa place aujourd’hui, dans les médiathèques, les théâtres, les festivals, les écoles, les musées ou les places de village.

Parce qu’au fond, les histoires n’ont jamais cessé d’avoir besoin d’être racontées.

Et nous n’avons jamais cessé d’avoir besoin de les entendre.

Claudine Vigreux, Conteuse écologique en nature partageant un récit avec le public.
Spectacle La Maladie des Nuages de Claudine Vigreux